C’est un débat qui traverse la société française depuis plusieurs années, sans jamais parvenir à une issue législative. La loi sur la fin de vie, pourtant largement attendue par la population, reste aujourd’hui dans l’impasse. La semaine dernière, le Sénat a définitivement enterré le projet de loi en réécrivant intégralement l’article-clé créant l’aide médicale active à mourir.
En attendant une éventuelle évolution du texte, certains malades n’ont plus le temps d’attendre. Ils se tournent alors vers la Belgique, où l’euthanasie est légale depuis 23 ans.
Une loi attendue, mais toujours bloquée en France
Selon plusieurs sondages, une majorité de Français se disent favorables à une évolution de la loi sur la fin de vie. Pourtant, le texte peine à avancer au Parlement. Pour François Guillemot, médecin hospitalier et membre du collectif Accompagner mon choix de fin de vie, le décalage est flagrant.
« Quelle que soit la question posée, plus de 80 % des personnes interrogées souhaitent une loi sur la fin de vie. Il est évident que la loi doit s’accorder à l’évolution de la société », souligne-t-il. Le médecin pointe du doigt le rôle du Sénat dans l’enlisement du débat. « Le président du Sénat, Gérard Larcher, s’était clairement prononcé contre l’évolution de la loi. Les deux rapporteurs étaient également hostiles. Forcément, cela limite les débats », déplore-t-il.

Le docteur François Guillemot accompagne, avec son collectif Accompagner mon choix de fin de vie, des personnes souffrant de maladies incurables souhaitant bénéficier de l’aide à mourir en Belgique © Clément Demazure
Le choix de la Belgique, faute d’alternative
Face à cette situation, certains patients atteints de maladies graves et incurables se résolvent à quitter la France pour pouvoir mourir selon leurs choix. En Belgique, l’aide médicale à mourir est encadrée par une loi stricte depuis plus de 20 ans mais, selon les médecins qui l’appliquent, profondément humaine. « La loi belge est très cadrée, très claire. Elle repose sur une collégialité médicale et sur un élément central : le discernement de la personne », explique François Guillemot.
Docteur François Guillemot
Avec neuf autres médecins bénévoles, il a fondé le collectif Accompagner mon choix de fin de vie. Leur rôle : écouter, évaluer et accompagner les patients français qui souhaitent recourir à l’euthanasie en Belgique. « Nous recevons d’abord les personnes pour écouter leur souffrance et vérifier leur éligibilité à la loi belge. Ensuite, nous constituons un dossier médical très détaillé et nous accompagnons les patients lors des consultations en Belgique », précise-t-il.
« Une démarche unique, difficile et émouvante »
Pour les patients, cette démarche reste éprouvante, tant sur le plan physique qu’émotionnel. « Beaucoup aimeraient pouvoir faire ce choix chez eux, entourés de leurs proches. Mais aujourd’hui, ce n’est pas légalement possible en France », regrette le médecin. François Guillemot assume pleinement son engagement. « C’est un geste humain, un geste fraternel. Les risques que nous prenons sont sans commune mesure avec ceux que prennent d’autres citoyens dans le monde pour défendre leurs libertés », affirme-t-il.
Le témoignage de Baptiste, 88 ans, contraint de quitter Béthune
Parmi les personnes accompagnées par le collectif figure Baptiste, 88 ans, Béthunois, atteint d’une grave maladie neurologique incurable. Autrefois très actif, il ne supporte plus la dépendance imposée par la maladie. « Du jour au lendemain, je suis réduit à plus rien. Pour moi, maintenant, il n’y a plus d’intérêt à vivre », confie-t-il. Dépendant pour tous les gestes du quotidien, Baptiste évoque une souffrance autant morale que physique. « Moralement, c’est terrible. Tu sais que ça ne peut que s’aggraver. Tu n’as plus d’espoir », explique-t-il.
Le fait de savoir que sa demande a été acceptée en Belgique lui apporte un soulagement. « C’est plus qu’un soulagement. Les gens ne peuvent pas se rendre compte », dit-il, avant de regretter amèrement la situation française : « Aller en Belgique, c’est honteux. C’est fatigant, pénible. Je suis né à Béthune, et je ne vais même pas pouvoir y finir mes jours. »
Baptiste peine à comprendre l’opposition persistante à l’aide médicale à mourir en France. « Tant qu’on ne le vit pas, on ne peut pas savoir. C’est insupportable de vivre comme ça », lâche-t-il.
REPORTAGE
Pour François Guillemot, le débat est parasité par des positions idéologiques. « En France, on est miné par le dogme. En Belgique, à une question correspond une réponse pragmatique. Ici, on pose dix questions et on n’apporte aucune réponse », critique-t-il. Il cite notamment un amendement sénatorial qui l’a profondément choqué. « Il était demandé qu’un policier assiste à l’administration du produit létal. C’est une preuve de total irrespect, à la fois pour les patients et pour les policiers. Et c’est une violation caractérisée du secret médical », dénonce-t-il.
Alors que le texte doit encore repasser à l’Assemblée nationale, les délais législatifs restent incompatibles avec l’urgence vécue par certains malades. « Ces personnes n’ont pas le temps d’attendre. Ce sont des mois, peut-être des années », alerte François Guillemot. En attendant une éventuelle évolution de la loi française, des patients comme Baptiste continueront de traverser la frontière pour pouvoir, selon leurs mots, « partir dans la dignité ».
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